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Le Projet MAR, point de départ de Ramsar et de la préservation des zones humides

À la fin des années 1950, l’inquiétude de biologistes vis-à-vis de la dégradation croissante des zones humides, sous prétexte de les « valoriser » par le drainage, l’assèchement, la poldérisation, pousse les défenseurs de la nature, et plus particulièrement des oiseaux d’eau, à agir. L’Union internationale pour la conservation de la nature et de ses ressources (UICN, aujourd’hui Union mondiale pour la nature), le Bureau international de recherches sur la sauvagine*, (BIRS, devenue BIROE**, puis Wetlands International) et le Conseil international pour la protection des oiseaux (CIPO), aujourd’hui BirdLife International) lancent en 1960 le Projet MAR. MAR pour les trois premières lettres de MARécages, MARshes, MARismas, MARemma, autrement dit de « marais » en français, en anglais, en espagnol et en italien. L’objet de ce projet est donc la conservation et l’aménagement rationnel des marécages et autres zones humides des milieux tempérés.


MAR sont les trois premières lettres des mots qui, en français, en anglais (marsh), en espagnol (marisma), en italien (maremma) désignent les marais.


Les oiseaux d’eau d’Europe et de Méditerranée sont menacés

Au fur et à mesure de nombreux échanges internationaux et rencontres, un projet s’élabore. Celui-ci expose les raisons de militer en faveur de la conservation des zones humides, la conception d’une gestion rationnelle de leurs ressources, ainsi qu’une description des sites d’importance mondiale dont la sauvegarde est essentielle.

Dans cette phase exploratoire, sont retenus les milieux aquatiques côtiers comme continentaux de faible profondeur (moins de 6mètres), désignés sous le vocable zoneshumides (1). Les thématiques des tourbières, des rivières et lacs sont séparées et font l’objet de projets distincts : TELMA dresse la liste des tourbières de grande importance écologique, AQUA celle des autres sites aquatiques (2).

La première phase du Projet MAR s’est conclue avec l’organisation, en 1962, de la Conférence MAR aux Saintes-Maries-de-la-Mer (Camargue), à l’instigation de LucHoffmann. Là, 80personnes, dont les représentants de 13pays européens, des spécialistes d’Afrique du Nord, du Canada, des États-Unis, d’Australie, et des observateurs du Conseil de l’Europe exposent et débattent des connaissances et de leur vision des zones humides. Un texte de 475pages, édité par l’UICN en 1964, synthétise ces échanges et cet appel à la conservation et l’utilisation rationnelle (wise use) de ces milieux.

Le 13 octobre 1965, à l’occasion de la publication de la brochure « Ressources méconnues », la SNPN organise une conférence de presse sur le rôle des marécages dans la prospérité des sociétés évoluées. Cette manifestation a pour but de faire connaître le Bureau MAR, cheville ouvrière du Projet MAR en France, qui venait d’être créé. Présentent cette conférence : Jean Dorst, Paul-Émile Victor, Luc Hoffman et Christian Jouanin. Ce dernier, président d’honneur de la SNPN et directeur du Courrier de la Nature, a activement participé à la création du projet MAR. On lui confia la direction du Bureau MAR dont les activités furent intégrées à celles de la SNPN en 1970.

En conclusion, plusieurs souhaits sont exprimés : la publication d’une brochure pour sensibiliser le grand public à l’intérêt des zones humides, l’établissement d’une liste des zones humides d’importance internationale, la création par les États de réserves représentatives des grands types de zone humide et, enfin, un appel à une convention internationale pour la conservation de ces milieux. On trouve ici les précurseurs de la convention de Ramsar avec sa liste de sites et son programme de communication, d’éducation, de sensibilisation et de participation du public (CESP).

Une vision plus globale : les zones humides en tant qu’habitats

Au cours des huit années qui suivent la conférence MAR, le BIROE organise avec l’appui de l’UICN des réunions techniques internationales qui aboutissent peu à peu à :

- – la publication de la brochure de sensibilisation (1965). Intitulée Liquid Assets (3), soit « Ressources méconnues » en français (Atkinson-Willes, 1965), elle reflète la préoccupation majeure de ses promoteurs : gommer l’image négative attachée aux zones humides, regardées avec méfiance, aversion et qui ne pouvaient être intéressantes qu’une fois « assainies », entendre asséchées et « valorisées ». Et faire prendre conscience aux États et au grand public que ces milieux jouent leur propre rôle, possèdent leur propre richesse et leur propre mérite. Tout au long du texte, les raisons de protéger les zones humides ont été énoncées en faisant référence à notre responsabilité morale à l’égard des générations futures, à leurs valeurs esthétiques, scientifiques et économiques, à leur productivité écologique et à leur rôle par rapport au régime hydrique.

- – la première liste des zones humides européennes et nord-africaines d’importance internationale (Saintes-Maries-de-la-Mer) a été complétée et précisée pour 27 pays et publiée par l’UICN (Olney, 1965). Établie en utilisant essentiellement des données ornithologiques, elle doit permettre de mieux connaître les zones humides, de repérer les plus importantes afin d’y concentrer les efforts de conservation.

- – un projet de convention, dont l’élaboration a nécessité 8années d’échanges et de multiples réunions avant de produire un cadre général convenant aux scientifiques, protecteurs, chasseurs ainsi qu’aux gouvernements, de 1963 (Saint-Andrews, Écosse) à 1970 (Espoo, Finlande).

Si au départ, le Projet MAR est centré sur les oiseaux d’eau en raison de l’engagement d’ornithologues et de chasseurs d’Europe et du monde méditerranéen, la problématique s’est élargie, sur les avis experts de Cyrille de Klemm, vers les habitats des zones humides sensu lato, et l’ensemble des voies de migration mondiales (1966).

Avec l’aide des gouvernements des Pays-Bas et par la suite de l’URSS, les réunions internationales tenues dans plusieurs pays européens permettent d’aboutir au texte de la convention adopté le 2février1971 à Ramsar, station balnéaire en bordure de la merCaspienne (Iran).

En onzeans, le Projet MAR né de l’inquiétude de biologistes, d’ornithologues et de chasseurs face à la destruction et dégradation des marais a accouché du premier traité moderne de conservation de la nature, le seul actuellement à considérer un écosystème particulier.

Quatreans plus tard, la convention relative aux zones humides d’importance internationale, particulièrement comme habitats des oiseaux d’eau, aussi couramment appelée convention sur les zones humides ou convention de Ramsar, entre en vigueur. Depuis, 160 pays ont adhéré à ce traité et ont désigné au total 1953 sites Ramsar, soit 190137411 hectares de zones humides d’importance internationale (octobre 2011).

Note :

D’après l’articleparu initialement dans ZHI n°72, 2011 : Le Groupe "Zones humides", 20 ans déjà.

(1) L’émergence de cette dénomination générique hors États-Unis date de cette époque.

(2) Le projet AQUA, initié en 1959 par la Société internationale de limnologie avec la collaboration de la Commission d’écologie de l’UICN à partir de 1961, consiste à recenser les étendues d’eau douce (lac, rivière) à protéger pour leur structure, leurs propriétés physiques et leurs communautés végétales et animales (Luther Rzoska, 1971). Le programme TELMA (tourbière en grec), soutenu par l’UICN et le Programme biologique international (PBI), a été à l’origine d’une mobilisation de la communauté scientifique qui s’est concrétisée par la tenue d’un congrès international sur les tourbières en 1972 (Bellamy Pritchard, 1973). À chaque fois, il est demandé aux États de considérer la conservation de ces sites comme une responsabilité nationale.

(3) Selon Jouanin (1973), ce titre était « un excellent jeu de mots, malheureusement intraduisible, sur les liquidités bancaires et l’eau qui imprègne les zones humides ».

*Sauvagine : terme rassemblant les oiseaux d’eau sauvages.

**BIROE : Bureau international de recherches sur les oiseaux d’eau et les zones humides (1971-1995).

Sources :

Atkinson-Willes, G.L., 1965. Ressources méconnues. UICN, Tour du Valat, Unesco, 16 p.

Bellamy, D.J. Pritchard, T., 1973. Project “Telma” : a scientific framework for conserving the world’s peatlands. Biol. Conserv., 5 : 33-40.

De Klemm, C. Créteaux, I., 1995. L’Evolution Juridique de la Convention de Ramsar. The Legal Development of the Ramsar Convention. La Evolución Jurídica de la Convención de Ramsar. Ramsar Convention Bureau, Gland, Switzerland, non paginé.

Luther, H. Rzoska, J., 1971. Project Aqua : a source book of inland waters proposed for conservation. ibp Handbook, n°21 : 1-239.

Olney, P.J.S., 1965. Projet mar. Conservation et aménagement des marécages, tourbières et autres milieux humides en zone tempérée. Liste des zones humides d’importance internationale en Europe et dans le Maghreb.IUCN New Series 5, 1-102.

Shine, C. de Klemm, C., 1999. Wetlands, water, and the law : using law to advance wetland conservation and wise use. IUCN Environmental Policy and Law Paper, 38 : 1- 330.

Untermaier, J., 1991. Aspects juridiques de la protection des zones humides. Société française pour le droit de l’environnement. IUCN Environmental Policy and Law Paper, 25 : 1-202.

Dorst, J., Hoffmann, L. Jouanin, C., 1965. Rôle des marécages dans la prospérité des sociétés évoluées. In Le Courrier de la Nature n°18, p.5-14.

Jouanin, C., 1973. Le projet MAR. In Le Courrier de la Nature n°27, p.110-121.

Jouanin, C., 1973. Les réalisations du projet MAR. In Le Courrier de la Nature n°28, p.159-165.

Matthews, G. V. T., 1993. The Ramsar Convention on Wetlands : its History and Development.

De Klemm, C., Créteaux, I., 1995. L’Évolution juridique de la Convention de Ramsar.