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Requins de La Réunion : les inquiétudes de la SNPN
Suite aux annonces faites le 24 avril dernier par la Ministre des Outre-mer et prévoyant l’augmentation des prélèvements de certaines espèces de requins, la SNPN s’inquiète de ces orientations politiques et l’a fait savoir par une lettre adressée le 21 mai à Ségolène Royal, qui nous a valu d’être reçus, par la suite, par le cabinet de la ministre le 30 juin dernier.

A Madame Ségolène ROYAL, Ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie

Madame la Ministre,
La Société nationale de protection de la nature existe depuis plus de cent soixante ans. Elle se donne pour seul but la protection, la conservation et la restauration de la nature, c’est-à-dire des espèces animales et végétales sauvages, mais aussi de leurs habitats et des milieux naturels, qu’ils soient terrestres, d’eau douce ou marins, en France métropolitaine, dans ses territoires ultramarins et dans le monde. La SNPN n’a jamais négligé le territoire réunionnais. En tant que président de la commission faune du Conseil national de protection de la nature (CNPN) et administrateur de la SNPN, je me suis d’ailleurs rendu à La Réunion en 2012, suite aux incendies ayant dévasté près de 2800 ha dans les Hauts de La Réunion.
Notre association s’inquiète aujourd’hui des décisions et des orientations politiques prises sur ce territoire et nous pourrions notamment faire état de la nouvelle route du littoral à La Réunion qui s’avère dramatique pour les écosystèmes côtiers. Mais notre présente demande porte sur les annonces faites le 24 avril dernier par la Ministre des Outres-mers au sujet du dossier « Requins » dont nous jugeons les conséquences tout aussi dévastatrices.
Certaines des mesures présentées par la Ministre, suite à la mort regrettable du jeune Elio sur le spot des Aigrettes en avril dernier, ne sont pas acceptables et ce pour deux principales raisons : d’une part, elles ne régleront certainement pas les problèmes des attaques, puisqu’elles ne se basent sur aucun argument scientifique et, d’autre part, elles nous éloignent davantage de nos engagements politiques en termes de « biodiversité », notamment par l’atteinte à la Réserve naturelle marine. Les conséquences seront donc doublement regrettables tant pour l’Homme que pour son environnement.
Plus particulièrement, la Société nationale de protection de la nature souhaite apporter certains éléments complémentaires.
- La connaissance scientifique sur les populations de requins-tigres et bouledogues n’est pas suffisante. Si les résultats du programme Charc disponibles à ce jour ne permettent pas d’orienter les décisions, ils ont cependant montré que La Réunion est un milieu « ouvert » c’est-à-dire que les requins-tigres et bouledogues se déplacent jusqu’à Madagascar ou encore jusqu’aux côtes africaines. Les études doivent être poursuivies pour comprendre la dynamique de ces populations.
- De plus, aucune « surpopulation » effective de ces espèces de requins n’a pu être mise en évidence.
Les connaissances scientifiques ne permettent donc pas aujourd’hui d’affirmer qu’une régulation des populations (ie une augmentation des prélèvements) entraînera une diminution des attaques.
En conséquence, il est totalement injustifié d’incriminer la Réserve naturelle marine et ainsi de proposer d’y augmenter les efforts de pêche. Tout d’abord parce que les ressources en poissons sont particulièrement faibles dans son périmètre et ne constituent donc pas un attrait majeur pour les requins.
Mais surtout, doit-on rappeler l’objectif de création des « Aires marines protégées » ? Ces zones ont été créées justement pour protéger la faune et la flore, et, comme vous le savez, elles sont malheureusement trop faiblement représentées pour permettre de maintenir la biodiversité dans nos océans.
En conséquence, il n’est pas admissible de porter atteinte à cet espace protégé qu’est la Réserve naturelle marine de La Réunion, d’y augmenter les prélèvements de requins et tout cela sans aucun fondement scientifique ! Aussi, si nous encourageons fortement l’intensification des efforts de connaissance scientifique sur les populations de requins annoncée par la Ministre, nous souhaiterions qu’ils soient étendus à l’évaluation des facteurs anthropiques qui pourraient avoir une incidence sur le comportement et la distribution des requins le long des côtes réunionnaises (pollutions d’origine humaine, rejets de poissons, drum-lines*…). Ainsi nous vous demandons, Madame la Ministre, de réfléchir à une réelle solution pour concilier sécurité des activités nautiques et préservation de la biodiversité marine, qui aille au-delà de simples mesures visant à apaiser les esprits. Le risque zéro n’existe dans aucune activité sportive ou autre ; des décisions sages, reposant sur de réels arguments scientifiques, peuvent néanmoins permettre de réduire ces risques, sans pour autant remettre en cause les engagements de notre pays en matière de préservation de la biodiversité. Il vous appartient, en tant que représentant d’un Etat ayant mis en place notamment une Stratégie nationale pour la biodiversité et une Stratégie de création d’aires protégées, d’interdire les prélèvements supplémentaires de requins sur ce territoire et de surcroît dans la Réserve naturelle marine, et d’abandonner les recherches en vue de la commercialisation de ces espèces. Nous vous prions d’agréer, Madame la Ministre, l’expression de nos sincères salutations.

Michel Echaubard
Administrateur

* Le drum-line (ou palangre de surface) est une ligne de pêche destinée à la capture des requins.