Article au format texte pour impression
La naissance d’une campagne
Le mouvement "Amnistie pour les éléphants" fut lancé en 1987, et très rapidement il trouva écho non seulement en Europe mais aussi sur le continent africain et outre Atlantique. Grâce au soutien des médias et du monde politique la campagne a pu préparer un terrain favorable aux éléphants d’Afrique en anticipant la 7ème conférence de la CITES (1989).

L’éléphant d’Afrique a été inscrit en 1977 à l’annexe II de la CITES, c’est-à-dire parmi les espèces dont le commerce international est autorisé, mais strictement contrôlé par cette convention. Nul ne semblait cependant s’inquiéter des origines d’un flot d’ivoire d’environ 1000 tonnes par an. Et cela malgré une panoplie de mesures spectaculaires, telles que l’obligation de numéroter et d’enregistrer chaque défense ou l’instauration de quotas d’exportation sans rapport avec la population réelle des éléphants.
Confrontée à cet échec patent de toute tentative de gestion rationnelle de l’espèce, la majorité croissante de pays africains réclamait l’arrêt total du commerce de l’ivoire, incitation sans fin à un braconnage impossible à éradiquer sur le terrain, par le transfert de toutes les populations d’éléphants en annexe I de la CITES (parmi les espèces dont l’importation est interdite pour les pays signataires, même si le pays producteur en a permis d’exportation).
Cette mesure essentielle mettrait fin au pillage des populations d’éléphants par les pays riches et leur seul profit, mais n’empêcherait nullement leur exploitation planifiée par les pays d’Afrique que ce soit pour la viande, l’artisanat local ou le tourisme de chasse. Toute la plus-value resterait à ces pays au lieu d’aller aux importateurs, transformateurs et revendeurs étrangers qui n’ont réellement pas besoin de cela pour vivre !
La SNPN d’emblée apporta son soutien et le 12 décembre 1987, dans le cadre du cycle de conférences, elle lança à l’initiative de Pierre Pfeffer, administrateur de la SNPN, Francis Lauginie du groupe Eléphants de l’UICN, Gérard Sournia délégué UICN pour l’Afrique de l’Ouest, l’association Côte d’Ivoire nature et Pierre Mann, le réalisateur du film « La poussière et le sang », un mouvement « Amnistie pour les éléphants » visant à faire disparaître le marché de l’ivoire par le transfert des populations d’éléphants d’Afrique en annexe I de la CITES à l’occasion de la Conférence des parties signataires de la Convention prévue à l’automne 1989. Seule la pression de l’opinion publique, au niveau européen puis international, pouvait avoir raison d’intérêts privés et aboutir à une modification de la législation, concernant aussi bien l’ivoire travaillé, qui devrait enfin être considéré comme un produit naturel et non comme un objet manufacturé, que la position de l’éléphant dans la cadre de la CITES.

La campagne a recueilli près de 360 000 signatures dont la moitié en Europe et le reste aux Etats-Unis où elle fut reprise par la puissante association « Friends of animals ». De nombreuses personnalités du monde des sciences, de la presse, du spectacle et de la politique apportèrent leur soutien à cette campagne. Aux Etats-Unis, au Canada, en Australie, de nombreux mouvements ont entamé des actions de sensibilisation sur les conséquences, à courte échéance, de la poursuite du commerce de l’ivoire. Au niveau du continent africain les gouvernements du Zaïre, de la République Centrafricaine et du Gabon, pays qui abritent les deux tiers des éléphants restants, décidèrent de suspendre toute exportation d’ivoire pour 1988. Au Burkina Faso, où les éléphants sont protégés et placés de facto en annexe I, la SNPN a lancé son appel à la radio et dans la presse d’Afrique de l’ouest.

Au plan médiatique, près de 60 articles de presse, plus de 50 émissions de radio et 13 émissions de télévision ont permis de diffuser les informations et les données démontrant, dans leur effroyable implacabilité, que le plus grand des mammifères terrestres était en train de subir, à une vitesse accélérée, le même sort que le bison d’Amérique à la fin du XIXe siècle. Les deux sondages réalisés ont révélé une prise de conscience de notre responsabilité collective dans ce massacre : 92% et 87% des personnes interrogées se sont prononcées pour un « arrêt » ou même une « interdiction » du commerce de l’ivoire pour mettre fin à la destruction des éléphants. En plus des médias, des publicitaires ont apporté leur aide désintéressée. Des affiches réalisées par Christophe Bacquet (Suleyman et Fantin) ont pu être apposées pendant deux semaines sur les Champs-Elysées, à Paris, sur des espaces offerts par Jean-Claude Decaux. Les mêmes ont apparu, grâce à la RATP et avec l’aide de la Fondation Brigitte Bardot, dans les couloirs du métro parisien en août 1988.
Autre soutien important, l’Association des créateurs professionnels en art appliqué et métiers d’arts, regroupant les créateurs de renom en bijouterie et joaillerie, a pris la décision de proscrire l’utilisation de l’ivoire dans leurs œuvres et de proposer des matières de remplacement. De même, les constructeurs de pianos japonais Yamaha et Kawa musical, ainsi que l’allemand Steinway, ont décidé de ne plus utiliser d’ivoire pour la fabrication des touches de pianos.

Au plan politique, en plus de nombreuses signatures de personnalités de tous bords, le sujet a été évoqué avec talent et passion au sénat par le docteur Henri Goetschy, sénateur UDF du Haut-Rhin, et avec une très grande compétence, à l’Assemblée nationale, par Pierre Lagorce, député PS de Gironde. Brice Lalonde, ministre de l’Environnement à l’époque, a accordé une grande attention à la campagne « Amnistie pour les éléphants » et aux interventions des élus. Il s’est clairement prononcé en faveur du transfert de l’éléphant d’Afrique en annexe I de la Convention de Washington et, sans attendre les décisions de la CITES, il a suspendu toute l’importation d’ivoire en France dès le 30 mai 1989. Il a chargé par ailleurs Pierre Pfeffer de plaider ce dossier devant la Commission scientifique de la CITES à la Communauté européenne.
Pour sa part, bien qu’ayant peu de moyens au départ à consacrer à cette campagne, la SNPN a pu la continuer et amplifier uniquement grâce aux dons des adhérents et des signataires d’Amnistie pour les éléphants. C’étaient eux les véritables promoteurs de ce mouvement. Pour les aider à mieux faire passer le message dans l’opinion publique, la SNPN a édité un autocollant de la campagne (dessiné par Valérie Jimenez) et un poster "Amnistie pour les éléphants".