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Amnistie pour les éléphants sur la scène internationale : CITES 1989

Face au puissant lobby du commerce de l’ivoire il fallait opposer, à l’occasion de la 7ème conférence de la CITES, une position commune ferme de la Communauté européenne et d’un certain nombre des pays africains. Cette position, préparée et consolidée par la campagne de la SNPN, a donné lieu à une décision vitale pour les éléphants : leur transfert de l’annexe II de la convention en annexe I.

Mobilisation de l’opinion internationale - Le bilan de la 7ème Conférence de la CITES - L’après CITES

Mobilisation de l’opinion internationale

La campagne de la SNPN n’eut pas l’heur de plaire à tous, car elle démontrait que tout le système était en réalité faussé au départ : le commerce « légal » consistait à vendre de l’ivoire illégal régularisé par la magie de quelques coups de tampon. Le fait que le secrétariat de la CITES légalisait également l’ivoire confisqué aux braconniers et l’ivoire dit « trouvé », censé provenir d’éléphants morts « naturellement » ne facilitait pas la lutte contre la fraude.
On pourrait s’étonner, s’agissant du plus prestigieux des animaux terrestres, d’une telle mansuétude de la part de personnalités et d’organisations qui ont su faire preuve d’une heureuse fermeté pour la défense d’autres espèces victimes de commerce, tels que les crocodiles ou les tortues marines. Il est vrai qu’alors les intérêts en jeu étaient bien moindres et les principaux bénéficiaires ont été moins coopératifs... Dans le cas de l’ivoire, les enjeux politico-financiers sont beaucoup plus importants, le chiffre d’affaires mondial étant de 500 millions de dollars par an. Il existait un solide lobby de l’ivoire constitué par l’Afrique australe et orientale, Hong-Kong, territoire de la couronne britannique, et le Japon, commercialement intégré à cette zone d’influence. Ceci explique (d’après un article de Roger Cans paru dans Le Monde le 13 juillet 1988) qu’au WWF, alors que les branches française et américaine étaient pour le boycott de l’ivoire, le WWF international, influencé par sa branche anglaise (et sud-africaine) s’est d’abord prononcé pour la continuation du commerce. Il en était malheureusement de même au sein d’autres organismes internationaux (PNUE, UICN, CITES). Le lobby de l’or blanc défendait âprement ses privilèges et trouvait des complaisances parmi les scientifiques et les responsables des organismes pourtant créés pour lutter contre ce trafic.
A quelques mois de la Conférence des parties de la CITES (9 au 20 octobre 1989, Lausanne, Suisse) la lutte s’annonçait très rude. La mobilisation de l’opinion publique donnait espoir à l’issue optimiste de notre campagne : de plus en plus nombreux étaient des spécialistes honnêtes, les scientifiques et les chasseurs ou guides de chasse compétents qui ont soutenu l’action de la SNPN. Il était évident que la majorité des 102 pays signataires de la Convention de Washington finirait par prendre conscience du problème et voterait pour que l’éléphant d’Afrique rejoigne son cousin d’Asie en annexe I de la CITES. Mais il était urgent, compte tenu de l’état des populations de cette espèce, d’aboutir à ce résultat le plus rapidement possible, c’est-à-dire à la Conférence de la CITES en automne 1989.
Pendant ce temps-là les bonnes nouvelles s’accumulaient, l’exemple de la France fut immédiatement suivi par la Grande-Bretagne (qui était plutôt réticente à l’interdiction du commerce) et l’Allemagne ; les Etats-Unis décidèrent d’arrêter toute importation d’ivoire ; les douze ministres de l’Environnement de la Communauté européenne prirent également la décision d’interdire dès le 15 juin 1989 toute importation d’ivoire à l’intérieur de la CEE et d’appuyer la proposition de transfert de l’éléphant d’Afrique en annexe I lors de la prochaine conférence de la CITES. La France par ailleurs a réuni un certain nombre de pays d’Afrique de l’ouest et du centre sur ce sujet. Résultat : Gambie, Kenya, Somalie, Tanzanie, Tchad et Zambie adressèrent directement au secrétariat de la CITES une proposition formelle de transfert de l’éléphant en annexe I. Les Etats Unis, Autriche, Hongrie ont fait de même. Au 1er juin 1989 - mieux vaut tard que jamais - le WWF International se prononçait lui aussi pour un arrêt du commerce de l’ivoire. Les pays d’Afrique australe (Afrique du sud, Botswana, Zimbabwe, Malawi) et ceux de l’Extrême-Orient ont maintenu leur position en faveur du commerce.

Le bilan de la 7ème Conférence de la CITES

C’est le 17 octobre 1989 que la Conférence des états membres de la CITES, réunie à Lausanne, transférait, par 76 voix contre 11 (et 4 abstentions, dont le Japon) l’éléphant d’Afrique en annexe I. Parmi les trois propositions c’est celle de Somalie qui a réuni plus de 2/3 des voix indispensables pour le transfert d’une annexe à l’autre. Cette proposition envisageait le passage en annexe I pour l’ensemble du continent avec possibilité, à la prochaine conférence de la CITES en 1992, de faire pour certains pays une demande de retour en annexe II, soumise au vote des autres pays. Un « panel d’experts » constitué par le PNUE, l’UICN et TRAFFIC, devrait conseiller les pays au sujet des demandes de retransfert de certaines population d’éléphants en annexe II en tenant compte de l’état de conservation des populations animales, de l’efficacité des mesure de protection et du niveau de contrôle des mouvements d’ivoire.
L’attitude de certains organismes internationaux, dits « protecteurs », a suscité néanmoins de vives critiques de la part de certains gouvernements, d’associations de défense des animaux et de la presse. Il s’agit plus précisément de l’UICN qui ne s’est jamais clairement prononcé sur le transfert des éléphants en annexe I soutenant d’un côté les pays « pour » le transfert mais se montrant très compréhensif de la position des pays d’Afrique australe. Elle a même proposé son aide à trouver « une solution acceptable qui maintienne le commerce des produits d’éléphant à l’intérieur des limites acceptables... ». La position des Bureaux TRAFFIC, créés spécialement pour surveiller le commerce des espèces menacées et en dénoncer les illégalités (financé et hébergés par le WWF, qui s’est pourtant prononcé contre le commerce de l’ivoire) envisageait l’Afrique à « deux vitesses » : annexe I pour les pays du nord de répartition de l’espèce, annexe II pour les pays du sud. Cette solution aurait ouvert la porte à tous les trafics... et aurait ainsi assuré un travail certain aux Bureaux TRAFFIC au moins jusqu’à l’extinction des éléphants.
Quant au Secrétariat de la CITES, il est parti ouvertement en guerre contre l’annexe I. Dans un « Point de vue » distribué en début de conférence il déclarait que l’inscription en annexe I « pourrait avoir des effets négatifs » pour la conservation de l’espèce. Parmi ces « effets négatifs » figurait la crainte de diminution des fonds versés au Secrétariat par les marchands de l’ivoire (ces subventions ont atteint 215 000 dollars US en 1988) et de dégradation de « bonnes relations de travail avec de nombreux commerçants en ivoire » établi depuis 1986.
Nombreux furent les participants à la conférence à demander la démission du Secrétariat dont les comptes, officiellement présentés, soulignaient que les marchands de l’ivoire n’étaient pas les seuls à alimenter sa caisse (y figuraient les importateurs de peaux de lézards, de crocodiles et même d’écaille de tortue classée en annexe I de la CITES).
Il y eut heureusement une mobilisation stupéfiante des pays d’Afrique qui défendirent les éléphants avec détermination et un grand sens diplomatique. Cette alliance fut soutenue par toute l’Europe, les Etats-Unis, le Canada et nombre de pays d’Amérique latine et d’Asie. Brice Lalonde conclut son discours sur l’efficacité douteuse du système actuel du commerce de l’ivoire, par la nécessité du transfert de l’éléphant en annexe I sans restriction, pour l’ensemble du continent.

L’après CITES

Suivant les dispositions de la CITES chaque pays signataire disposait de 3 mois, avant l’entrée en vigueur de la décision du transfert de l’éléphant d’Afrique en annexe I, pour exprimer par voie diplomatique ses « réserves ». Ce délai étant écoulé, on a pu constater que le Japon, premier consommateur mondial de l’ivoire, a tenu bon, de même que les Etats-Unis et CEE, autres grands importateurs. En revanche 7 pays ont exprimé leur volonté de continuer ce commerce : Chine, Afrique du Sud, Zimbabwe, Botswana, Malawi, Zambie et la Grande-Bretagne (pour une durée de 6 mois et pour permettre à Hong-Kong, territoire anglais, d’écouler ses 200 tonnes d’ivoire travaillé et 740 tonnes d’ivoire brut).
Le 18 janvier 1990 l’interdiction du commerce de l’ivoire devint effective et des effets furent immédiats : chute brutale des prix de l’ivoire, arrêt de demande au niveau international et donc la collecte au niveau local, diminution spectaculaire du braconnage. Au cours de 18 mois qui ont suivi l’arrêt du commerce la situation des populations d’éléphants s’est améliorée. Bien sûr des éléphants ont été encore abattus pour leur viande, surtout dans les régions dépourvues d’élevage et il n’y avait pas d’accroissement spectaculaire des populations (leur gestation étant de 22 mois) mais le comportement des éléphants a changé : ils devinrent moins apeurés, ils reprirent leurs structures sociales en petits groupes familiaux stables, au lieu de former de grands troupeaux mobiles et sans cesse sur le qui-vive. Il y avait donc raison d’espérer un avenir optimiste pour l’espèce.
Mais n’oublions pas que le lobby de l’ivoire ne s’est pas résigné à sa défaite de 1989. La 8ème Conférence de la CITES (mars 1992, Kyoto, Japon) s’approchait, et d’après le texte adopté lors de la précédente conférence tout Etat signataire avait une possibilité de demander le retour de leurs populations d’éléphants à l’annexe II...

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